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  • Comment le KGB a tué un agent de la CIA en toute impunité

    Jeudi, 06 décembre 2018 03:39:34 De: Vice French RSS feed for https://www.vice.com

    En 1993, Michael Pullara, un avocat exerçant au Texas, était en train de déjeuner lorsqu'il est tombé sur un article du New York Times disant qu’un agent de la CIA avait été abattu dans une voiture près de Tbilissi, en Géorgie. Il a immédiatement reconnu la victime. Il s’agissait de Freddie Woodruff, le frère de son meilleur ami d’enfance. Pullara était sceptique quant à l'explication fournie par les autorités géorgiennes : Woodruff aurait été touché par une balle perdue, soi-disant tirée par un villageois bourré, Anzor Sharmaidze.

    Par la suite, Pullara a parcouru l'Europe de l'Est pour en apprendre davantage sur Aldrich Ames, un agent de la CIA devenu taupe pour le KGB, qui avait rencontré Woodruff peu de temps avant son assassinat. Il a rencontré Sharmaidze, qui purgeait une peine de quinze ans de prison, ainsi que d'anciens responsables soviétiques. La théorie qu'il en a tirée, celle qui est appuyée par d'anciens agents du FBI et de la CIA, est assez complexe : il estime que le gouvernement fédéral savait que Ames était une taupe et le laissait temporairement seul pour échanger des secrets – espérant peut-être qu'il les mènerait à d’autres taupes ou espions hostiles – mais n'a jamais envisagé que Ames et Woodruff puissent avoir une quelconque altercation. Si l'on en croit Pullara, Ames a transmis aux Russes des informations sur Woodruff, et leur service de renseignement militaire, le GRU, l'a tué pour rendre service à d’anciens membres du KGB.

    Ainsi, les États-Unis auraient contribué à la mort de leur propre agent et les responsables auraient préféré mettre fin à l'enquête le plus rapidement possible. Soutenant l'idée d'un complot d'espionnage néfaste, Sharmaidze a été libéré de prison en 2008 après que des témoins ont déclaré avoir été torturés pour l'identifier comme coupable. Bien qu'il ait avoué le crime, Sharmaidze a affirmé plus tard qu'il avait été contraint de le faire, bien que sa condamnation pour le meurtre de Woodruff n'ait jamais été officiellement annulée.

    Les porte-parole du service de renseignement russe ont nié toute implication dans l'affaire. Et en 2008, selon le Wall Street Journal, James Woolsey, alors directeur de la CIA, qui avait personnellement ramassé le cadavre de Woodruff à Tbilissi, n'était convaincu par aucune des théories qui circulaient autour de la mort de l'agent, même s'il ne les niait pas complètement : « Dans cette partie du monde, a-t-il déclaré au journal, rien n’est impossible. » (Bill Lofgren, alors chef de la CIA dans l'ex-Union soviétique, était plus catégorique : « Nous n'avons trouvé aucune main cachée dans l'assassinat de Freddie. Aucune. ») Pullara m’a dit que ni le FBI ni la CIA n’avaient officiellement réagi après la récente publication de son livre sur la saga, The Spy Who Was Left Behind. Il est pourtant certain qu’ils en ont eu vent et que cela pourrait donner lieu à une nouvelle enquête sur l'incident. Dans un mail, un porte-parole du FBI m'a dit que « conformément à la politique du ministère de la Justice, cela ne confirme ni ne nie l'existence d'une enquête ». La CIA a quant à elle refusé de commenter.

    Afin de donner une nouvelle perspective à cet étrange épisode des années 1990, à l’époque de la panique russe en Amérique, j’ai parlé à Pullara de son processus d’écriture, des conséquences d’une obsession de près de trois décennies et de la violence qui divise les espions travaillant pour l’Amérique et Moscou.

    « Les membres du GRU sont de vrais croyants : ils sont déterminés à affirmer à jamais la grandeur de la Russie »

    VICE : À quoi ressemblait la Géorgie à l'époque du meurtre de Freddie Woodruff, et en quoi est-elle différente aujourd’hui ? J'aimerais comprendre l'environnement dans lequel Woodruff est décédé et l'évolution de la situation au fil des années.
    Michael Pullara : L'ordre établi en Union soviétique était en train de se scinder en plusieurs parties. Le KGB et le GRU sont des machines très sophistiquées qui, dès la minute où elles ne sont plus financées, commencent à s'effondrer. Par conséquent, ces entités ont décidé de se tourner vers le crime organisé pour financer leurs activités légitimes. Et, en 1993, presque tous les membres du crime organisé ont fusionné avec les autorités officielles. Cela semble dystopique, mais c'est vrai.

    En même temps, quiconque exerçait un contrôle sur une ressource limitée l’utilisait pour obtenir tout ce dont il avait besoin pour survivre. Par exemple, le mec qui travaillait au bureau de poste pouvait facturer des frais pour que les gens obtiennent leur courrier. Ce type de corruption à tous les niveaux était la règle et non l'exception. En 1993, tous ceux qui pouvaient avoir une arme à feu en avaient une. C'était un endroit très, très violent. Maintenant, c'est devenu une destination touristique. Vous pouvez parcourir 160 km dans n’importe quelle direction et vous retrouver dans une zone climatique complètement différente : montagnes, belles plages, déserts spectaculaires. Mais au sommet, la corruption règne toujours.

    Votre objectif était-il d’obtenir des réponses ainsi qu’une justice ? Ou était-ce pour le plaisir ? Ou les deux ?
    Je ne suis pas accro à l'adrénaline. Chaque étape de cette affaire était un casse-tête très intéressant. Mais à plusieurs reprises, je me suis demandé si je devais arrêter. Dans le livre, il y a un passage dans lequel nous sommes en prison avec Anzor Sharmaidze. Il décrit en détail comment la police l'a torturé pour lui faire avouer un meurtre qu'il n'a pas commis. Après ça, je n'ai pas pu dormir pendant une semaine. Ça me dérangeait tellement que j’étais prêt à redoubler d'efforts pour lui.

    Je peux vous dire que, lorsque j'étais à Moscou pour rencontrer d’anciens officiers du KGB, j'avais peur. Je savais que c'était dangereux. Vous et moi, nous en discutons autour d'une bière, et tout cela semble passionnant. Mais quand vous le vivez, c'est beaucoup plus effrayant qu’excitant. J'étais à Belgrade, en Yougoslavie, au début de la guerre civile. Je sais donc ce que c'est que d'être dans un endroit où l'ordre est en train de s'effondrer. Donc, quand Freddie a été tué et qu’un meurtrier a été désigné quelques heures après, alors qu'il n'avait aucun lien avec la victime, c’était un cas extrêmement malheureux. C’est tout ce qu’il a fallu pour que toutes les personnes impliquées s’en sortent impunément.

    Vous écrivez dans le chapitre d'introduction :

    « Je viens de terminer une enquête de dix ans sur les circonstances entourant la mort de mon père pendant la guerre du Vietnam et j'ai découvert que l'armée de l'air a menti à ma famille endeuillée. Contrairement à leurs explications officielles, mon père n'est pas mort dans un hameau pittoresque du sud du Vietnam. Non, il a été tué au Laos dans le cadre d’une guerre que personne n’a officiellement reconnue. »

    Partez-vous du principe que le gouvernement des États-Unis est essentiellement composé de menteurs ? Où est la limite ? Quels sont les parallèles entre votre père et Woodruff ?
    Il y a une similitude évidente entre mon père et Woodruff. Je ne connaissais pas Freddie personnellement, mais la famille Woodruff me tenait à cœur. Dès que j'ai compris la nature de l'enquête, j'ai eu envie de leur donner du réconfort en leur révélant des informations fiables : comment ça s’est réellement passé, à quel endroit, pourquoi. C’était mon objectif initial, puis c’est devenu une réalité désagréable lorsque j’ai découvert que c’était un mensonge et qu’Anzor était innocent.

    Ce meurtre reflète-t-il ce qui se passe aujourd'hui avec le piratage des élections en Russie et d'autres méthodes de renseignement ?
    Absolument. Ceux qui ont réellement tué Woodruff étaient des membres du GRU. Ce meurtre a été commandité par le service de renseignement militaire russe. Et ce sont ces mêmes personnes qui ont piraté les élections. Il va sans dire que les anciens officiers du KGB sont des hommes pratiques, pragmatiques et axés sur les affaires. Ceux que j’ai rencontrés, je les ai trouvés extraordinaires à bien des égards. Les membres du GRU sont de vrais croyants : ils sont déterminés à affirmer à jamais la grandeur de la Russie. C'est une approche intéressante. Ils croient qu'en rendant l'Amérique moins puissante, eux deviendront plus puissants. C’est pour ça qu’ils sabotent l'Amérique à chaque tournant. C'est un jeu à somme nulle, si vous voulez.

    Le GRU a tué Woodruff uniquement pour rendre service au KGB, mais le piratage des élections était complètement intentionnel. Mais dans les deux cas, ils ont laissé leur empreinte. Ils ne passent pas inaperçu. Et c'est voulu : « Notez notre volonté de pouvoir. Remarquez avec quelle force nous agissons contre vous. Craignez-nous. » C’est ce qu’ils ont fait avec Woodruff. C'était un meurtre négligé et toutes les personnes impliquées savaient qui l'avait réellement commis. J'ai rencontré d’anciens agents du KGB et du GRU. Ils ont répondu timidement à mes questions concernant leur implication dans le meurtre, mais ils ont insisté sur leur professionnalisme, leur patriotisme et leur dévouement absolu à l'empire russe.

    Vous attendez-vous vraiment à des conséquences tangibles après la publication du livre ?
    Le statut officiel de l’enquête du FBI sur le meurtre de Freddie est « ouvert mais non attribué ». Cela signifie que l’affaire n’est pas encore clôturée, mais qu’aucun agent ne travaille dessus activement. Plusieurs agents de renseignement actifs et retraités m'ont dit que les preuves rassemblées dans mon livre inciteraient probablement la CIA à réexaminer l'affaire – à la fois pour régler le problème de la culpabilité des auteurs et pour analyser les décisions gouvernementales ayant contribué au décès de Freddie. Je suis convaincu que les meilleurs professionnels de l'agence lisent et étudient mon livre.

    Êtes-vous soulagé ?
    Le philosophe autrichien Ludwig Wittgenstein disait que si vous n'avez pas un mot pour une chose, vous ne pouvez penser à cette chose. Et je pense que beaucoup de mes expériences n'avaient pas été vocalisées, donc je n'y avais pas encore pensé. Dans le processus d'écriture, j'ai été obligé de mettre des mots dessus et donc d’y penser. À certains moments, ça m'a effrayé, mais au final, ça a été une véritable catharsis.

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